Exobiologie et science noétique
 


Par Philippe Solal, Agrégé de philosophie

Aimé Michel  avait peut-être donné la meilleure désignation qui soit des OVNIS, puisqu’en s’arrimant au registre espiègle et facétieux sous lequel ce phénomène se manifeste souvent, il les avait appelés, des « Zinzins » et des « Whatizits ».  Zinzins parce que leur comportement aérien était aberrant et se jouait de toutes nos lois physiques, même les plus fondamentales ; Whatizits parce qu’avec l’humilité de la vraie recherche, Aimé Michel avait fini par conclure qu’on ne savait pas du tout quelle était la nature de ces manifestations qu’on nommait des OVNIS.
Tout historien des sciences le sait bien : dès que quelque chose dysfonctionne, dès qu’un élément « cloche » dans la représentation que l’on se fait d’une réalité donnée, ce dysfonctionnement même est heuristique, c’est-à-dire qu’il porte en lui un enseignement et nous indique qu’une nouvelle voie doit être suivie. C’est ce que nous explique Georges Canguilhem, dans son ouvrage majeur intitulé Le Normal et le Pathologique : la pathologie, parce qu’elle nous montre un dysfonctionnement des fonctions organiques nous renseigne du même coup sur des régulations que nous n’avions pas encore perçues, nous apprend des lois que nous ignorions. L’anormal nous apprend ce qu’est la norme et fait progresser les connaissances. Or, en matière d’anormalité, le phénomène OVNI est un must et, comme l’a écrit Eric Zurcher dans un brillant article de la revue Science et inexpliqué de septembre 2015, les OVNIS « représentent des « bogues » métaphysiques dans un environnement qui est parfaitement sécurisé du point de vue idéologique et épistémologique » (p.29).

Zinzins, Whatizits, « bogues métaphysiques », voilà les termes avec lesquelles on va pouvoir enfin sérieusement parler de ce phénomène et se coltiner avec lui. Dans leur outrance même, ces mots indiquent avec insistance la nécessité de changer de paradigme, de passer à un nouveau cadre conceptuel. Les OVNIS, en tant qu’anomalies sont les aiguillons qui nous poussent vers lui, car dans le cadre matérialiste d’une physique de l’énergie-matière, ils ont le même rôle qu’une pathologie qui vient menacer notre représentation de la réalité. Ils sont, dirait Canguilhem, ce qu’est la maladie à la santé, c’est-à-dire des indicateurs.

Dans le domaine des sciences, c’est la physique des particules, la physique quantique, qui a ouvert la voie vers la nécessité de ce changement en découvrant un monde qui n’a rien de commun avec celui de la perception courante. Comme le déclarait le mathématicien français Alain Connes dans un entretien, l’homme ordinaire pense le réel avec des concepts et une logique qui sont ceux de la physique du XIXe siècle. Or voilà plus d’un siècle que, dans le cercle fermé des savants, des questions inaudibles pour le grand public taraudent les plus grands physiciens. Le réel perçu existe-il indépendant de la conscience d’un observateur ou a-t-il besoin d’elle pour se manifester ? Que sont les objets mathématiques et pourquoi sont-ils adhérents aux propriétés du monde physique ? L’espace et le temps existent-ils en dehors de la conscience ?

Le matérialisme est devenu aujourd’hui intenable et ceux qui défendent encore une position objectiviste, celle qui affirme que le monde extérieur existe en lui-même et par lui-même et que la conscience n’est que le reflet passif et mental de cette extériorité, en sont réduits à des expédients pour tenir coûte que coûte leur position. Leur objection est toujours la même : si la réalité perçue ne se manifeste que dans et par la conscience, qu’en était-il de l’univers avant que l’homme n’apparaisse sur Terre (et avec lui la conscience) ? Il y a bien eu un Big Bang et une histoire de l’univers avant l’émergence de l’homme, disent-ils, ce qui prouve bien que la matière existe indépendamment de la conscience. CQFD.

Une telle objection se nomme en philosophie un sophisme car elle repose sur un cercle : on présuppose déjà ce qu’il s’agit de démontrer : le matérialisme. On part, en effet, d’une position d’emblée matérialiste (un univers uniquement constitué de matière, au départ) pour conclure, à l’arrivée, que l’univers est fondamentalement matériel.  Dans sa forme la plus ramassée, ce (pseudo) raisonnement revient à dire : l’univers est matériel puisqu’au départ il était matériel.

La position contraire, celle vers laquelle nous conduit aujourd’hui la physique et que l’on nomme idéalisme bat en brèche l’argument précédent de la manière suivante : tout dans l’univers est conscience. La conscience se manifeste dans la plus petite particule aussi bien que dans la plus vaste des galaxies. Elle constitue une donnée originaire dont la matière n’est qu’un épiphénomène (et non l’inverse). L’idée selon laquelle elle serait apparue après une lente évolution de la matière, sous l’effet d’une complexification croissante qui aurait abouti au cerveau et à la pensée, pour séduisante qu’elle soit, est une erreur. Seuls des physiciens de génie comme David Bohm ou John Wheeler ont été capable de retourner les présupposés idéologiques de leur science et d’admettre ce que celle-ci révélait : la priorité de la conscience sur ce que, dans l’ordre de la manifestation, nous appelons la matière.
Le schéma pseudo-darwinien d’une conscience postérieure à l’évolution matérielle de l’univers ne peut pas être ici utilisé pour invalider l’idéalisme et sauver le matérialisme qui craque de toutes parts. Il y a même quelque malhonnêteté intellectuelle à se référer au Darwinisme pour tenir une telle position. Darwin (qui ne connaissait pas le concept d’une « évolution de l’univers » et encore moins celui de « Big Bang ») ne s’est jamais prononcé sur la question de l’origine de la vie. Dans sa Correspondance et dans The Descent of Man, il ne cesse de répéter que la question de l’origine de la vie touche à la métaphysique, domaine où se posent « d’insondables questions » qui ne sont pas du ressort de la science. Cela signifie que Darwin lui-même n’a jamais affirmé que la vie était issue de la matière. Ce n’est que le scientisme matérialiste d’Auguste Comte, contemporain de la Révolution industrielle, et le matérialisme dialectique de Marx, qui poseront que la matière est la réalité exclusive, l’unique réalité, en rupture en cela avec l’enseignement de l’idéalisme allemand. L’idée selon laquelle l’esprit est un produit de la matière est ainsi née au milieu du XIXe siècle, dans le contexte d’un développement sans précédent de notre pouvoir technique puis technologique sur le monde.
Désormais, on peut se passer de l’action de l’esprit pour agir sur la matière. Les machines font le travail. Nous n’avons plus besoin de nous référer à l’action d’un corps animé par une volonté (une conscience) pour travailler la matière.  Les machines, qui n’ont ni conscience ni pensée, le font bien et mieux que celui-ci. Ce schéma sera étendu à l’univers entier qui sera pensé comme une immense machine sans esprit, un univers purement mécanique.

Dans ce contexte, changer de paradigme revient à retrouver le véritable ordre des choses et la priorité de l’esprit sur la matière. Le changement est d’une brutalité inouïe pour tous ceux qui, depuis deux siècles, ont été conditionnés à penser leur insertion au monde selon un modèle mécaniste. On ne sort pas indemne –et si facilement- d’un tel conditionnement et des valeurs qu’il porte en lui. La matière a été fétichisée, la spiritualité éteinte et galvaudée. C’est là, à mon sens, le premier enseignement que l’on peut tirer du « bogue métaphysique » que constitue la problématique OVNI : face à l'oubli de notre dimension spirituelle, les intelligences qui sont derrière cette problématique se sont rappelées à nous en utilisant les formes mêmes qui avaient accompli dans notre histoire cet oubli : celles de la technologie.

En se présentant sous le simulacre du vaisseau spatial, en exaltant notre rêve de conquête spatial par le biais de la technologie, ces intelligences ont menacé ce qu’Eric Zurcher a appelé si justement le « périmètre de sécurisation » mis en place par notre technoscience matérialiste, périmètre soigneusement gardé par les tenants de la science officielle, ceux-là mêmes qui poussent de grands cris en levant les bras au ciel dès que l’on prononce devant eux le mot « OVNI ».  Les OVNIS, ces simulacres technologiques, ont en effet posé un problème insoluble à tous ceux (techniciens, physiciens, ingénieurs) qui ont essayé d’en comprendre la nature, l'origine et le mode de fonctionnement. Mais où est donc leur moteur ? Pourquoi ne produisent-ils pas d’onde de choc ? Pas de bang supersonique ? Comment font-ils pour être parfois si silencieux ? Comment font-ils pour traverser les montagnes ou la mer sans en éprouver la résistance ?  Comment font-ils pour adopter de telles accélérations ? Pourquoi a-t-on ce sentiment quasi-irréel qu’ils échappent à la gravité terrestre ? Comment peuvent-ils faire de tels virages à angle droit ?  Comment est-il possible qu’ils diffusent une lumière parfois tronquée (comme coupée net au couteau)  ou même « dégoulinante » et d’aspect boueux ?  Nos savants, ou du moins ceux qui parmi eux ont daigné s’intéresser au sujet, se sont épuisés à essayer de répondre à ces questions. Ils se sont vainement acharnés à tenter d'expliquer un phénomène qui n'a eu de cesse de mettre en échec tout autant notre orgueil et notre puissance technologiques, en surclassant toutes nos machines aériennes, que nos tentatives d'explication scientifique quant à leur comportement et à leur structure.

Deux clefs majeures nous permettent aujourd’hui de déjouer l’illusion technologique que le phénomène OVNI déploie sous nous yeux depuis près d’un siècle. La compréhension du rôle de la conscience dans la manifestation du monde phénoménal, rôle qui nous replace dans l’idéalisme, position doctrinale adoptée par la quasi-totalité des systèmes philosophiques depuis Platon. Mais aussi, et cette seconde clef est toute aussi décisive que la première, le rôle de l’information dans la structuration de la perception du monde phénoménal. Jamais la Gestalttheorie (la « théorie de la forme »), c’est-à-dire la théorie philosophique étudiant les processus mentaux intervenant dans la perception, n’a pu atteindre le niveau d’analyse que le concept d’information nous permet maintenant de gagner. Mais pour parvenir à ce niveau, une inversion majeure doit être opérée  en posant que ce n’est plus la matière qui est le support de l’information, c’est l’information qui est le substrat de toute manifestation matérielle.
Cette assertion est issue d’un ensemble de problèmes de représentation et d’étrangetés du monde quantique, détaillés dans le chapitre que j’ai rédigé dans l’ouvrage OVNI et Conscience, sur lesquels je ne reviendrais pas ici. Pour mon propos, il importe de souligner à cet endroit que la référence à l’information est le seuil à la fois le plus bas et le plus abstrait que nous pouvons atteindre pour décrire l’émergence des formes phénoménales.  Tout ce qui de l’ordre du monde perçu, y compris l’énergie et la lumière, est issu de processus informationnels. La référence à l’information nous fait franchir le seuil d’un monde qu’il faut nous appeler monde intelligible, c’est-à-dire uniquement appréhendé par notre intellect et non par nos sens, puisque l’information est précisément ce qui va permettre de comprendre comment les formes sensibles (matérielles) peuvent se manifester à nous, dans la perception.
Il y a là une radicalité qui n’échappera à personne puisque nous passons d’une physique qui s’adosse à une conception objectiviste de la réalité, la physique de l’énergie-matière, à une physique plus fondamentale qui est celle de l’information et de la conscience. Au début des années 2000, des expériences importantes ont permis de mieux cerner les particularités du vide quantique, particularités que David Bohm avait déjà théorisées en parlant de « potentiel quantique » du vide.  Le vide (qui, par définition, est un état à zéro particule) se présente comme un réservoir d’informations à partir desquelles des particules peuvent émerger.  Le rôle de la conscience apparaît alors décisif pour exciter le potentiel quantique du vide et susciter l’émergence de ces particules élémentaires .
En d’autres termes, le vide est riche d’information et celle-ci  devient l’étoffe la plus intime de la réalité, bien qu’elle ne nous soit pas accessible. Elle se situe au-delà du mur de Planck, dans le « monde mathématique pur », écrit le physicien Étienne Klein.
L’erreur consisterait alors à ne se préoccuper que de l’information, et de décrire un univers qui serait comme un immense « ordinateur quantique géant », à la manière de ce qu’avait proposé Richard Feynman. Nous aurions là une description à la Matrix, où tout élément matériel serait le fruit de la puissance de calcul d’un ordinateur caché dont la réalité ne montre aucune trace. Philippe Guillemant nous a mis en garde contre cette conception qui n’est qu’une forme plus sophistiquée d’objectivisme, puisqu’un tel ordinateur n’a pas besoin de la conscience pour opérer ses calculs et « produire » l’univers. Celui-ci serait alors l’équivalent d’une simulation numérique et nous serions tous les « prisonniers de la matrice ».

Un tel résultat doit être récusé à la lumière d’autres expériences décisives de la physique quantique (dont la plus célèbre est celle des fentes de Young avec ses diverses variantes : choix retardé, gomme quantique etc.). Ces expériences montrent que la conscience n’est pas passive : elle n’intervient pas uniquement dans leur surgissement ou leur apparence mais aussi dans leur comportement. De ce fait, notre univers matériel n’est pas comparable à une simulation numérique. Il n’est pas simulé, il est produit. Le lien de la conscience à l’information doit être pensé sur le mode d’une production, même si, au final, comme sur un écran d’ordinateur, c’est dans la conscience que se joue le spectacle du monde ou, comme l’écrivait si élégamment David Bohm, « la magie cosmique ». Il n’est donc pas incorrect de s’appuyer sur la métaphore de l’ordinateur et de la cybernétique pour se représenter l’émergence des formes phénoménales à condition de ne pas oublier que la conscience est productrice.

La compréhension du rôle fondamental de l’information aurait déjà pu venir de la génétique. La mise en évidence du rôle des éléments chimiques qui forment l’information génétique de base, la capacité, pour cette information, à gouverner, au moins en partie, les processus de développement et la morphologie des êtres vivants, auraient dû faire de la biologie la figure de proue de la science de l’information, avant la physique. Mais les biologistes se sont toujours refusé à franchir le pas d’une véritable réflexion sur l’information, par peur, me semble-t-il, que celle-ci ne les conduise à réinstaurer une part de finalisme et de déterminisme dans l’évolution. Obsédés par le souci de préserver la dimension aléatoire des processus liés à l’évolution du vivant, ils n’ont cessé de recourir à des expressions finalisées dont ils récusaient, en même temps, la dimension finale. C’est François Jacob qui nous explique dans La logique du vivant que la nature évolue en « bricolant », tout en précisant bien au lecteur que ce « bricolage » doit être pensé comme un processus aveugle et non finalisé ; c’est Henri Atlan qui remet en question la notion de « programme génétique » parce qu’elle fait, selon lui, la part belle au déterminisme contre l’indéterminisme de l’évolution. Mais le pas que la génétique n’a pas franchi, la physique est désormais en train de l’accomplir.