Abductions et synchronicités

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Publié par Nicolas Dumont en Exclusivité pour Ovnis-Direct


Psychologue clinicien, psychothérapeute transpersonnel
Vice-Président du CERO France [13]
Psychologue du Réseau des cliniciens de l'INREES


C'est la lecture de l'excellent article de P. Solal, publié sur ce site sous le titre de « Grammaire de l'Inconscient », et qui fait suite à la parution de l'ouvrage collectif "Ovni et Conscience", qui m'a donné l'impulsion d'écrire le présent article. Ces écrits épousent en effet mes hypothèses de travail, c'est pourquoi je me propose, selon mes propres axes réflexifs, de les partager avec la réflexion commune. Il est formidable et édifiant de constater que quand une idée flotte dans un champ de conscience, plusieurs psychés la captent et la ramènent pour lui donner corps dans le monde via leur propre perspective. Je crois en effet que tout cela nous permet de construire un cadre conceptuel plus propice pour aborder l'ufologie, mais au-delà, pour appréhender la réalité dans laquelle nous vivons et ainsi renouer un dialogue réenchanté avec la Vie : Il y a en effet urgence à proposer de nouvelles pistes dans un monde mental qui s'assèche de toute vie, tant dans notre environnement externe (extinctions de masse, appauvrissement écologique, etc.) qu'à l'intérieur même de notre humanité... si tant est que cette distinction dedans/dehors soit réelle [1].
 
Je vais dans cet article prendre un peu de hauteur et ne pas traiter directement des abductions en elles-mêmes, mais de ce que j'en retire comme implications théoriques sur les relations entre conscience et réalité. Je présenterai ailleurs les observations sur lesquelles reposent mes conclusions. Mes observations cliniques rejoignent celles d'autres chercheurs tels que J. Mack, B. Hopkins, D. Jacobs, C. Malanga, etc. ou en France, avec les journalistes M.T. De Brosses ou S. Allix. Pour ma part, j'axe mon approche clinique des abductions en reliant ces expériences à la vie psychologique du sujet qui les vit. J'approche ces expériences de la même manière que toute autre expérience transpersonnelle, mais en incluant le fait de l'interaction avec des entités exogènes dans notre niveau de réalité. Un aspect m'est ainsi apparu rapidement : et ces expériences sont objectivables, et elles relèvent d'un discours analogique, rejoignant en cela l'idée de « grammaire inconsciente » proposée par P. Solal. Le parallèle avec un phénomène tel que la synchronicité, qui suit cette même structure, m'est ainsi apparu clairement dès ma première analyse de cas d'abduction.
 
Je précise un postulat de départ qui ne sera pas discuté dans cet article : l'« abduction » relève d'une expérience qui, en l'état de mes recherches, et en rejoignant les cliniciens tels que J. Mack, n'est : ni une paralysie du sommeil, ni une hallucination (ou une hallucinose), ni un rêve lucide, ni de la fabulation, ni une expérience de nature psychologique (souvenir écran d'un trauma infantile ou récent, fantasme, etc.)... Cela n'empêche pas que ces dernières expériences existent malgré tout, mais, pour être clair, si un récit d'abduction relève d'une paralysie du sommeil interprétée par le sujet comme une abduction, alors ce n'est pas une abduction : c'est une paralysie du sommeil ! Même chose, une bouffée délirante aigüe (BDA) à thématique ufologique n'est pas une abduction mais une BDA... (même si une abduction peut aussi engendrer chez un sujet fragile une BDA !)
 
Ce que l'on nomme « abduction » relève classiquement de l'expérience subjective d'enlèvement par, disons, des « entités ufologiques ». J’accole volontairement ces deux termes pour spécifier la relation entre les entités et les ovnis (« entité non humaine » est en effet trop vague) tout en laissant ouverte les hypothèses quant à leur nature et leur origine (extra-terrestre, inter-dimensionnel, intra-terrestre, nous-même ( « dans le futur ? » comme dans le film Interstellar), Gaïa, système de contrôle (Jacques Vallée), etc.). Si l'abduction concerne le récit d'enlèvement, il est cependant trop étroit pour contenir tant la complexité que l'évolution des scénarios. J. A. Hyneck a nommé RR4 (rencontre rapprochée du 4ème type) la catégorie plus vaste de rencontre ufologique dans laquelle entrent : les abductions, les contacts, les simples observations d'entités ufologiques, la rencontre de « men in black », etc. A défaut d'un terme plus adapté, je conserve cependant le terme d'abduction pour le moment.

1- J'invite au passage le lecteur à lire le roman du philosophe Denis Marquet : Colère, ed. Livre de Poche (2003) Qui met parfaitement en scène cette question d'un désordre écologique comme écho d'un désordre psychospirituel : ce qui est dedans est dehors, et réciproquement.


1. Hétérogénéïté des expériences d'abduction

Le premier constat que je fais est l'hétérogénéité des expériences d'abduction, qui évoque le contact avec différents niveaux de réalité perçus par différents niveaux de conscience. Le spectre des expériences s'étend en effet du contact direct et matériel avec une entité ufologique vécu en état normal de conscience (jusqu'à évidemment l'état de choc (ontologique) lié à une telle rencontre) à une expérience d'enlèvement dans le monde « astral ». Il arrive que certains abductés passent d'enlèvements physiques à des enlèvements « psychiques » en corrélation avec des expériences de sorties hors du corps.
 
L'expérience peut sembler arriver comme un cheveu sur la soupe dans l'histoire du sujet, imprimant une bifurcation dans sa vie psychique (à la manière de Bertrand qui surprend une entité dans sa cuisine en pleine nuit et parfaitement éveillé ou de Béatrice, poursuivie avec son père par un ovni jusqu’à leur maison où s'en suivra une abduction). Elle peut aussi bien s'intriquer à la vie psychique du sujet et se produire de manière synchronistique et dans une grammaire psychique propre au sujet qui la vit (comme Sonia [2] dont l'expérience d'abduction ressemble à une chambre d'écho de ses expériences psychologiques et de ses éveils psychospirituels). Il semble aussi que selon les circonstances et les formes d'entités, le plan de réalité et l'état de conscience dans lequel se déroule la relation soient différents, comme si à tel état de conscience correspond tel niveau de réalité (même si cela n'est sans doute pas si catégorisable). L'état de conscience peut se modifier spontanément ou via une induction (par le sujet lui-même, un tiers [3] ou les entités), ouvrant alors la porte à un contact. Dans certains cas, il apparaît évident que « l'endroit de la rencontre » n'est ni complètement psychique, ni complètement matériel : j'approfondirai cette idée en fin d'article.

2. Etats de conscience et niveaux de réalité

Stanislav Grof [4] pose 2 pôles dans les états modifiés de consciences : l'état de conscience hilotropique (hilé = matière ; trepein = orienté vers), qui est l'état de veille ordinaire nous permettant d'entrer en relation avec le plan matériel de la réalité. De l'autre côté du spectre, il place l'état de conscience holotropique ((holos = Tout ; trepein = orienté vers), qui trouve son acmée dans l'expérience transcendantale où l'Ego du sujet se fond dans une identification à une unité cosmique consciente.

On peut imaginer un curseur se baladant entre ces 2 pôles d'états de conscience, nous permettant d'entrer en relation avec d'autres plans de réalité, comme une radio se calant sur différentes stations (ou restant parfois dans des zones intermédiaires, captant différentes stations à la fois !).
 
Les travaux de Rick Strassman sont en cela intéressants : Ce chercheur a mené ses études sur la DMT, qui est la substance active de l'ayahuasca (plante psychotrope utilisée dans le chamanisme amazonien), mais qui, au-delà, est naturellement présente partout dans la nature. Je ne vais pas résumer ici ses travaux, je renvoie le lecteur intéressé à son ouvrage passionnant [5]. Je retiens pour mon propos cette observation : de nombreux sujets, après une injection de DMT, vivent une expérience de contact avec des entités ufologiques, proche d'une abduction. Est-ce à dire que les abductés seraient sensibles à leur propre DMT (produite naturellement dans le corps) en lien avec une glande pinéale peut-être plus poreuse que celle de la plupart des gens ? En effet, la glande pinéale est moins sensible à notre propre DMT du fait qu'elle est recouverte d'une fine couche calcique. Je rappelle que Strassman ne conclue pas que les abductions soient une expérience psychologique, mais pense que la conscience peut être projetée dans d'autres espaces via la DMT alors même que le corps, lui, reste dans notre dimension.

2 - Cf. magasine Inexploré. Article disponible sur le site : Inrees.com
3 - Cf plus loin dans le texte les travaux de R. Strassman
4 - Stanislav Grof : psychiatre, chercheur, co-fondateur de la psychologie transpersonnelle
5 - R. Strassman : DMT : mollécule de l'esprit, ed. 


Je retiens pour ma part une hypothèse plus complexe : le changement d'état de conscience du sujet couplé avec le cadre rituel qui l'encadre (les patients sont dans un espace de recherche clinique allongés sur une table et entourés par des chercheurs) peuvent placer les sujets dans une situation qui résonne métaphoriquement avec l'abduction et ainsi les mettre en résonnance avec un plan de réalité où ils peuvent vivre cette expérience là. Ce ne serait ainsi pas seulement la projection psychédélique de la scène vécue ici et maintenant, mais la connexion à une réalité isomorphique à ce qu'ils vivent sur le plan de la réalité matérielle.

3. Contact ufologique et synchronicités

Quel lien entre abduction et synchronicité ?

Avant d'y venir : Que faire d'une synchronicité ? Le psychologue Jean François Vézina, dans son ouvrage « Danser avec le chaos », propose une relation aux synchronicités que je partage : plutôt que tenter de la saisir avec la pensée et l'interprétation via un décodage mental, il invite à entrer dans un dialogue intime et créatif avec la Vie en acceptant l'invitation de danser avec le chaos, en laissant entrer dans notre vie cette énergie du « Trickster » que représente la synchronicité. Mon expérience de la synchronicité est qu'elle se passe de toute interprétation en cela qu'elle vient nous rencontrer de deux manière : soit en nous impactant directement et à tel point que cela fait directement sens ou imprime une action chez nous, soit en nous donnant l'information utile pour que nous prenions la responsabilité d'une action. Cela n'empêche nullement, d'ailleurs, une relecture d'après coup, qui ne rend pas fausse la lecture précédente, mais dans un autre temps, à un autre moment, se révèle autrement utile.
 
Lors du récit d'une expérience ufologique (de la simple perception d'un ovni à une abduction), j''invite parfois l'expérienceur - quand j'observe qu'une partie de l'information liée à l'expérience reste manquante -  à entrer dans ce que son corps a perçu comme sensations pendant l'expérience pour déplier la sensation. En effet, il est manifeste, comme les expériences sur le psi réceptif le montrent, que le corps est toujours la première antenne du psi, recevant instantanément l'information envoyée sous forme de « paquet d'informations » dépliées ensuite par la psyché consciente (souvent au passage filtrées et interprétées par le mental).

Pourquoi je propose cela ? Car je pars de l'hypothèse que beaucoup de manifestations ufologiques sont déjà une communication avec l'expérienceur. Il me semble cependant nécessaire qu'une « connexion intime » ait lieu pour cela, ce qui n'est pas toujours le cas : celle-ci passe par un sentiment d'émerveillement, une fascination... qui engendre une ouverture de conscience qui permet, en levant la séparativité (interconnectivité), qu'une sorte d'empathie ait lieu, favorisant ainsi un « transfert d'information ».
 
On retrouve également un aspect dans les récits ufologiques où apparaîssent 2 niveaux de communications : Cela est très clair dans les rencontres de « men in black » où l'incongruïté totale de la situation fascine le conscient alors même qu'une autre communication est transmise à l'inconscient du sujet : par exemple, le men in black parle sur un ton badin de banalités alors que l'ensemble de la situation est onirique et rocambolesque. L'expérienceur n'arrive pas toujours à conscientiser ce qui s'est imprimé en lui pendant cette rencontre et reste alors parfois avec une sensation de malaise dans le corps qui pointe un paquet d'information présent mais non encore intégré.  Je propose alors à l'expérienceur, dans ce cas, de porter son attention sur la sensation corporelle et d'en laisser se déplier le sens : le message de la rencontre se clarifie alors.
 
Ce qui se passe dans un tel récit est une technique à laquelle peut recourir un hypnothérapeute éricksonnien et qu'on appelle le langage à plusieurs niveaux : le thérapeute présente une comunication de surface à l'esprit conscient du patient (ex : il lui raconte une anecdote) pendant que, dans le même temps, il communique des idées à l'inconscient du sujet dans le langage même de l' inconscient.  Une enfant qui vit des abductions rapporte : « l'être me parle, il me dit plein de choses et je lui dis : « mais arrête, je comprends rien ! » et l'être me répond : « ce n'est pas grave, écoute simplement. » ».


4. Quelle grammaire de l'Inconscient ?

 
Philippe Solal propose de décoder les manifestations ufologiques selon une grammaire de l'Inconscient qui serait traduite par la psychanalyse. Sur ce point, je le rejoins évidemment totalement sur le fond : mobiliser des psychologues (dans la mesure où la dimension du psychique relève de nos compétences), mais pas sur la forme, c'est-à-dire que cela se fasse dans le contexte  des conceptions psychanalytiques. Je m'explique :
 
Tout d'abord, si nous parlons de « grammaire de l'Inconscient », osons reposer cette question : Qu'est-ce que nous appelons l'inconscient ?
 
Il y a beaucoup de théories exposant différentes modélisations de l'Inconscient. Rappelons que ce qu'on appelle « Inconscient » recouvre 2 notions : un territoire (tout ce qui n'est pas conscient) et une forme de conscience (que certains perçoivent comme une conscience supérieure, d'autre une conscience inférieure, d'autre comme une conscience « autre » et dont l'altérité dépend de la théorie psychologique qui la décrit). Cette forme de « conscience inconsciente » est inférée à partir de comportements qui ne semblent pas sous la responsabilité du sujet conscient et qui sont donc en quelque sorte confiés à un auteur inconscient dans le sujet. On passe donc de : « il y a des manifestations inconscientes » à « il y a donc un esprit inconscient ». Sur le plan épistémologique, cela équivaut à constater : « il y a des manifestations de colère en vous » et de conclure : « il y a un esprit en vous qui s'appelle Colère ». Si cette personnification [6] peut être très utile en thérapie (la thérapie narrative recours d'ailleurs fortement à cette technique), cela ne signifie pas pour autant que cela soit vrai et qu'il y ait vraiment un esprit  inconscient dans la personne. A défaut d'être vrai, il serait plus juste de dire qu'on crée une réalité (disons une « Créalité » [7]) qui a un effet : elle est utile, bloquante, etc.. Cependant, si tout est conscience, rien n'interdit de postuler que toute réalité créée et stabilisée devient autonome et consciente ! Une piste pour l'ufologie ?
 
Il est intéressant également de noter que, selon la théorie du thérapeute, ce qu'on appelle l'Inconscient a tendance à se manifester ou se communiquer de manière à confirmer les conceptions de la réalité psychique du thérapeute : cela a aussi été observé dans les cabinets de psychanalystes où les patients freudiens rêvent de symboles sexuels là où les patients junguiens rêvent d'archétypes. Cet aspect a été pointé en premier, à ma connaissance, par les théoriciens de l'hypnose, qui ont abandonnés l'hypnose comme outil de « dissection du psychisme » quand ils ont compris que les sujets en hypnose manifestaient surtout l'écho des croyances de l'hypnotiseur. Ainsi, le sujet en hypnose se comportait toujours de la manière attendue par les croyances implicites ou explicites du chercheur (effet qui en psychologie fut appelé plus tard « effet Pygmalion » par Rosenthal).

Je reviens à ma question : Qu'est ce que l'Inconscient ? On peut considérer que, en occident moderne, ce que nous appelons l'Inconscient, c'est l'invisible A L'INTERIEUR [8] de nous. On trouve dans d'autres sociétés (et chez nous encore, dans les traditions spirituelles et religieuses) la référence à un invisible A L'EXTERIEUR de nous. Il est intéressant d'ailleurs de noter que pour ces sociétés, cet invisible extérieur se manifeste également à l'intérieur de nous dans les rêves et la transe !
Ainsi, pour eux, le pont entre dedans et dehors passe par une ouverture en nous.

6 - Le psychologue et philosophe Thierry Melchior parle ici de sujet métonymique pour qualifier le recours à une entité tiers sur qui nous projetons une responsabilité. "L'honneur veut que..." ; "la Patrie exige..." ; "mon enfant intérieur a besoin..." ; "Le Dieu Serpent demande..." ; etc.
7 - Cette perspective, dite constructiviste, est bien exposée par Thierry Melchior dans son ouvrage : Créer le réel, ed. XX. Dans son ouvrage, il propose le concept de « créalité ». Bertrand Meheust la développe dans son concept du « décrire-construire ».
8 - L'ex-psychanalyste François Roustang a d'ailleurs développé des réflexions passionnantes qui remettent en chantier la notion si établie qu'il existe un univers « interne » qui soit coupé du monde externe. Je renvoie le lecteur intéressé à la lecture de ses écrits.


Qu'il soit placé à l'extérieur ou à l'intérieur de nous, on entre en relation avec cet invisible (en qui on dépose un savoir ou un pouvoir) de deux manières : par le décodage pour obtenir des savoirs (informations), ou par la négociation pour obtenir un pouvoir (énergie). Ainsi, pour ce qui est de l'Inconscient comme source de savoir, le psychanalyste ou l'onirologue par exemple, vont chercher à extraire du rêve des informations utiles pour la vie interne ou relationnelle du sujet (et selon un lexique qui est propre au praticien [9]). Pour ce qui est de l'Inconscient source de pouvoir, un hypnothérapeute, par exemple, va mobiliser l'Inconscient pour un changement via un rituel de transe, utilisant l'esprit inconscient du sujet comme un chaman recourt à un esprit allié, sauf que l'hypnothérapeute le place dans le patient là où le chaman le situera à l'extérieur, dans le « monde des esprits » : il semble probable que ces deux réalités se recouvrent et témoignent de notre manière culturelle de localiser ce qui est sans doute non local : la conscience.
 
Le décodage ou la négociation se font via un code culturel clé-en-main que le sujet s'approprie (ex : en psychanalyse, l'analyse transactionnelle, etc.), ou via la construction d'un codex personnel que le sujet possède déjà et que le thérapeute va rencontrer, tel un ethnologue qui entre en relation avec les signifiants d'une nouvelle culture : Une de mes patientes avait, bien avant d'entamer sa psychothérapie, acheté un dictionnaire des rêves d'une qualité très médiocre, mais elle se l'était appropriée à tel point qu'elle avait une lecture très claire de ses rêves : son inconscient avait sans doute fini par lui parler dans le langage de son dictionnaire ! Et cela fonctionnait à merveille et de manière très enrichissante pour sa vie. De la même manière, au début d'une séance d'hypnose, l'hypnothérapeute peut choisir, si c'est utile, de mettre en place des codes « Oui/Non/Je ne sais pas » pour communiquer avec l'Inconscient du sujet, tout comme une personne faisant du spiritisme va elle aussi mettre en place un code avec un  « esprit ». On négocie donc avec cet esprit invisible (dedans ou dehors, mais détenteur d'un savoir ou d'un pouvoir) un langage commun. Il en va de même de l'histoire de la création des méthodes divinatoires : Le Yi King est en cela un exemple saisissant de la construction, sur plusieurs siècles, d'un codex d'une précision redoutable : une divination rationnelle extrêmement codifiée (à la manière chinoise !), ce qui, pour l'esprit d'un occidental, est une hérésie ! La multiplicité des formes de mancies (supports divinatoires) suit aussi cette logique : elles varient des plus culturellement codifiées et « clé en main » (les tarots, les runes, l'astrologie, etc.) aux créations les plus personnelles et intransmissibles (certains médiums ont des techniques très personnelles trouvées incidemment dans leur propre histoire). On retrouve évidemment la même structure concernant la création de rituels pour négocier des changements (chamanismes, psychothérapies, thérapies spirituelles, sorcellerie, etc.) dans le visible par invocation de forces/entités conscientes invisibles (les esprits, les animaux totem, l'esprit inconscient, les archétypes, etc.). Les manifestations se déroulent le plus souvent en suivant une partition culturellement lisible [10] : cette partition de sens représente l'émergence d'un compromis entre le visible et un invisible. Ainsi, les symptômes psychiatriques, par exemple, tout comme les expressions de la transe changent selon la culture au sein de laquelle elles s'expriment. Dans le cas qui nous intéresse ici, le dialogue visible/invisible passe toujours par l'induction d'un état modifié de conscience.
 
Ce qu'il faut retenir de tout cela, c'est qu'il n'y a pas d'interprétation qui soit vraie : il y a mise en place progressive d'un langage avec l'invisible. Les psychanalystes n'ont, non seulement aucune prétention à avoir une interprétation qui soit plus vraie qu'une autre, mais tendent même à fixer, voire parfois même à figer le champ interprétatif dans un espace métaphorique délimité (à l'histoire individuelle et au transfert). Le risque d'une interprétation psychanalytique des contacts ufologiques est alors, surtout pour ce qui est de la psychanalyse freudienne, d'enfermer et d'aplatir la lecture à un seul niveau de réalité, ce qui est moins le cas, par exemple, de la psychanalyse junguienne qui, en ouvrant à l'universel, ouvre les réseaux de signification et donc, de création. Cela ne signifie pas que le codex proposé par les psychanalystes soit désuet, mais qu'il m'apparait utile de le remettre à sa place.


9 - Se reporter aux travaux ethnopsychiatriques de Tobie Nathan sur le rêve, in : La Nouvelle interprétation des rêves, ed. Odile Jacob (2013)
10 - Je laisse soin au lecteur de faire le lien avec les manifestations ufologiques


Alors, quelle grammaire pour l'iInconscient? celle d'un dialogue avec l'invisible qui suit la mise en place progressive d'un codex. Evidemment, plus il est riche, plus c'est fécond et enrichissant pour la vie du sujet ou d'une culture (Car un codex peut aussi être créateur de réalités toxiques : rappelons-nous les désastres causés par la psychanalyse en terme de culpabilisation parentale, de maltraitance thérapeutique légitimées par une adhésivité doctrinale à la théorie du Père fondateur ! Et cela se poursuit encore de nos jours...). Le langage de l'invisible est métaphorique et « voilé » (pour la conscience rationnelle) sans doute car le langage analogique est le plus riche, le plus complet et le plus créateur de réseaux de significations. Ce langage est comme la vie : non linéaire et reliée à la totalité. C'est le langage tant du rève que de la synchronicité : l'Inconscient du monde. La propriété d'un codex n'est pas d'être vraie, mais d'être un langage, et en cela donner naissance à des réalités qui inspirent ou qui assèchent... C'est donc pourquoi je me mets en réserve d'un décodage psychanalytique des récits ufologiques, qui à mon sens, ramène à du « ce n'est que... » là où ces entités nous ouvrent à du radicalement nouveau et, qui sait, du plus grand ? « ce que la chenille appelle "la fin du monde", le maître l'appelle "un papillon" » (Richard Bach). Ne nous enfermons donc pas dans une interprétation de chenille !

Là où je rejoins P. Solal, c'est sur la nécessité d'avoir un regard psychologique sur l'ufologie, tant elle nous parle de la conscience. Mais pas une psychologie dont nous nous servirions pour inscrire l'expérience dans un « ce n'est que », mais une psychologie qui nous aide à en déployer le germe. Le sens en émergera alors de lui-même .

Cela ne peut à mon sens ne se faire que dans l'accompagnement individuel de l'expérienceur à déplier sa surface de relation avec ce mystère qui le contacte, et ce, même si la première réaction est le choc, l'effroi ou un traumatisme. Quand l'abducté parvient en effet à transcender tout cela, alors s'ouvre pour lui un chemin initiatique. Cela me semble autant d'un intérêt individuel que collectif, car l'éveil des consciences individuelles éveille notre conscience collective. Certains pourraient me pointer que je présuppose d'emblée une intentionnalité bénéfique aux entités d'éveil psychospirituel des humains, rejoignant les conceptions de J. Mack. Ce n'est pas le cas : Je ne présuppose aucune intentionnalité, je pars simplement d'une observation clinique pour laquelle je n'ai, pour le moment, pas rencontré d'exception : les abductés qui s'arrêtent à une lecture agressive du phénomène (à la manière de D. Jacobs) et se sentent comme du bétail stoppent leur chemin d'évolution sur une posture défensive : Ils restent captés par la dimension traumatique de l'expérience. Ceux qui transcendent la peur et s'ouvrent à l'expérience rencontrent alors une dimension initiatique à l'abduction qui transforme leur vie au-delà d'une information mentale. Celle-ci les ouvre alors à un éveil psychospirituel de plus en plus porteur. Cela parle peut-être plus du potentiel initiatique de tout traumatisme que d'une intentionnalité des êtres ?

Cependant, force est de constater que, pour beaucoup d'expérienceurs plus ils s'ouvrent, plus ils entrent en contact avec une dimension plus vaste et plus riche de l'expérience et au-delà, de la vie. Et plus en retour il déploient leur surface de relation avec ces êtres. Certains abductés se retrouvent même à ne plus percevoir de séparativité entre eux et ces êtres, comme si ces êtres étaient eux-mêmes. Au fur et à mesure de l'intégration et de l'évolution de l'abducté, on observe alors généralement émerger chez lui une connexion avec la nature plus profonde, un sentiment d'interconnectivité, le développement de capacités psi, une sensibilité artistique, etc. tout ce qu'on observe également chez les expérienceurs d'états de conscience non ordinaires bien intégrés : NDE, OBE, thérapie transpersonnelle ou chamanique, etc. Tout ce qui, à mon sens, participe du processus d'individuation de la conscience (Jung).


5. Le « lieu de la rencontre »

 
En 2014 [11], j'ai introduit une hypothèse qui tentait de rendre compte de l'expérience vécue par Sonia, une abductée aux expériences complexes. Cette hypothèse interrogeait le rapport de la conscience avec la réalité. J'ai nommé cette hypothèse « L'anneau de Moebius ».Je pense que cette idée n'est pas nouvelle et a déjà été développée par différents psychologues transpersonnels et sans doute dans d'autres champs conceptuels. S. Grof l'utilise pour parler de la connexion entre conscience personnelle et transpersonnelle :

« Les expériences périnatales représentent une intersection ou une frontière entre les niveaux personnels et transpersonnels : leur relation avec la naissance et la mort, avec le commencement et le terme de l’existence individuelle en atteste. Les phénomènes transpersonnels révèlent des connexions entre l’individu et le cosmos qui dépassent le cadre de notre compréhension. Voici le seul commentaire que nous puissions faire à cet égard: quelque part dans le processus du développement périnatal, il semble se produire un étrange transfert qualitatif évoquant la bande de Moebius au cours duquel l’exploration en profondeur de l’inconscient individuel se transforme en un processus d’aventures empiriques dans l’univers impliquant ce qui peut être au mieux décrit comme étant l’esprit «super-conscient».(...)
L’ultime expérience est sans doute celle du «Vide» Supracosmique et Métacosmique, néant primordial et mystérieux qui est conscient de lui et renferme toute l’existence dans sa forme germinale. La cartographie de l’inconscient décrite ci-dessus, est d’une importance critique pour toute approche sérieuse de phénomènes tels que les états psychédéliques, le chamanisme, la religion, le mysticisme, les rites de passages, la mythologie, la parapsychologie et la schizophrénie. Il ne s’agit pas seulement d’une question d’intérêt académique puisqu’elle a des implications profondes et révolutionnaires pour la compréhension de la psychopathologie et qu’elle offre de nouvelles possibilités thérapeutiques auxquelles la psychiatrie traditionnelle n’aurait jamais osé rêver. »
[12]

L'anneau de Moebius modélise bien cet entrelacs du subjectif et de l'objectif que l'on retrouve dans beaucoup d'expériences extraordinaires : Par exemple, certaines expériences objectives (matérialisations d'objets, psychokinèse, apparition d'entités, etc.) se déroulent selon une logique onirique, c'est-à-dire dans le langage de ce que nous appelons « Inconscient », le tout alors que l'expérienceur est en état modifié de conscience. Evidemment, c'est ici mon propos, cet entrelacs se retrouve dans les cas d'abduction (pas tous, loin s'en faut!) où le scénario comporte cette même structure onirique, ce qui, pour tout psychologue à la pensée académique, renforce l'idée d'un mécanisme psychopathologique soutenant le phénomène (hallucination, rêve, délire, etc.). Cependant, cette hypothèse est rendue caduque par les manifestations objectives du phénomène, c'est pourquoi on est tenté de parler, à la manière de Eric Zürcher : d' « hallucination objective », comme on le retrouve dans le film « Sphère ».

Ainsi, si à un certain niveau de conscience (conscience hilotropique), il y a bien une différenciation entre notre monde interne et le monde externe (dont nous faisons sans cesse l'expérience chaque fois que notre petit orteil heurte le pied de la table !), ces formes d'expériences semblent nous parler d'un niveau de « conscience-réalité » où cette division n’opérerait plus : monde interne et externe seraient ici entrelacés.

11 - In « Inexploré », la revue de l'inrees, disponible sur le site Inrees.com
12 - In : Psychologie Transpersonnelle» de Stanislav Grof. Ed. Du Rocher1990/1996, pp. 67-69


L'anneau de Moebius (une bande de papier ayant été tordue avant d'être fermée) a une face interne et une face externe, mais au niveau de la torsion, son dedans devient naturellement son dehors et son dehors se retrouve (donc) au-dedans. Ainsi, si vous posez votre stylo à un point de la bande et que vous tracez un trait sur toute sa longueur, sans lever la mine, alors votre stylo parcourra les deux faces pour au final rejoindre son point initial. A l'endroit de la torsion, il a naturellement changé de face sans même percevoir de passage. Peut-on alors utiliser cette métaphore pour penser les rapports entre la conscience et la réalité ? Ces deux pôlarités ne sont-elles alors que les deux faces d'une même pièce, ou plus précisément d'un même anneau ? Le monde interne et externe pourraient-ils à certains moments se tordre et se confondre ? Ainsi, il y aurait dans ces moments une continuité entre les "événements" psychiques et les "événements" physiques qui, à l'endroit de la torsion, se retrouveraient intriqués ? Certains êtres pourraient-ils alors jouer de cet aspect du réel ?
 
C'est l'hypothèse que je pose quant au « lieu de rencontre » lors des expériences ufologiques : un niveau de conscience-réalité qui fait pont, charnière vers un autre niveau, qui est peut-être un plan plus « astral » (je prends ce terme à défaut d'un autre). Au-delà de ce niveau,  la conscience serait de plus en plus créatrice de sa réalité, étant passée de l'autre côté du ruban de Moebius.


Nicolas Dumont
Psychologue clinicien, psychothérapeute transpersonnel
Vice-Président du CERO France [13]
Psychologue du Réseau des cliniciens de l'INREES


Présentation de l'auteur : psychologue clinicien et psychothérapeute transpersonnel [14]. Ayant à la base une orientation  psychanalytique, il a évolué vers le constructivisme (thérapie éricksonnienne, systémique), l'ethnopsychiatrie puis vers le paradigme transpersonnel. Il travaille depuis plus de quinze ans  sur les états modifiés de conscience (EMC) sous 3 angles : en tant qu'expérienceur, en tant que psychothérapeute praticien des EMC (hypnose, méditations, respiration holotropique, chamanisme, etc.) et en tant que théoricien. D'autre part, il accompagne (dans le cadre de l'INREES [15] et en cabinet libéral) des personnes vivant des « expériences extraordinaires » (états non ordinaires de conscience) de tous types : NDE, OBE, médiumnité, phénomènes psi, expériences psychospirituelles, etc.. Depuis bientôt 3 ans, il se spécialise dans l'accompagnement des personnes qui témoignent vivre des abductions. Il co-créé en 2014 une association (sur l'initiative de Myriame Belmyr, abductée) spécialisée dans l'accueil et l'accompagnement des expérienceurs d'abductions et autres RR4 [16]: le Cero France [17].
Il s'exprime cependant dans cet article en son nom propre sur la base de ses recherches depuis 15 ans sur les états modifiés de conscience (ordinaires, pathologiques et non ordinaires), appliquées depuis 3 ans à l'ufologie.

13 - CERO France : association loi 1901, co-créée avec Myriame Belmyr, abductée, spécialisée dans l'accueil et l'accompagnement des expérienceurs d'abductions et autres RR4.
14 - Par transpersonnel, comprendre toute expérience qui transcende l'égo pris dans ses coordonnées d'espace-temps. On pourrait remplacer ce terme par psychospirituel.
15 - INREES : Institut de Recherches sur les Expériences Extraordinaires
16 - RR4 : Rencontres Rapprochées de type 4 en suivant la classification de Hyneck.
17 - Site internet en cours de création